• Les Wakhis d'Afghanistan

    Après 20 heures de piste, à huit personnes entassées dans un minibus au son de musique pamirie, nous sommes arrivés à Khorog, capitale du Haut-Badakhshan – la province autonome du Tadjikistan – au cœur des mythiques montagnes du Pamir.

     

    Appelée poétiquement le toit du monde (Bam-e Dunya), le mot Pamir signifie le plus souvent pour le voyageur un massif montagneux situé aux confins du Tadjikistan, de l'Afghanistan et de la Chine, et formé par la rencontre des massifs de l'Hindu Kush, du Tian Shan, du Kulun et du Karakoram. Il est aussi utilisé par les populations locales au sens de hauts pâturages, et se prononce alors Pamer. Ces hauts plateaux herbeux sont au nombre de sept, quatre se trouvant au Tadjikistan (le Kargushi, le Rang Kol, le Sariz et l'Alichur), deux en Afghanistan (le Grand et le Petit Pamir) et un en Chine (le Taghdumbash).

     

    Le Pamir se trouve aussi au croisement des deux aires culturelles dominantes en Asie centrale, les aires turcique et persane. Bien qu'à priori culturellement non homogène, avec d'un côté des pamiris d'ethnie tadjik – agriculteurs sédentaires, de religion chiite et de langue indo-européenne – et de l'autre des kirghizes – pasteurs-nomades de langue turcique et de religion sunnite – cette région montagneuse se matérialise par une certaine unité : dans leur appartenance à une identité « pamirie » ; et dans leur appartenance à un espace où les frontières et les passeports étaient il y a un peu plus d'un siècle une réalité méconnue de ses habitants. Cette identité est donc le fruit d'une histoire commune dans laquelle les tadjiks et kirghizes ont toujours échangés pacifiquement.

     

    Cependant, la création de frontières internationales dessinées par les puissances russes et britanniques à l'occasion du « Grand jeu » à la fin du XIXème siècle, a crée des séparations au sein même de ces communautés.

     

    Ce fut tout particulièrement le cas des wakhis, une sous-communauté pamirie. Estimés entre 70 000 et 100 000, ils parlent leur propre langue, le wakhi, qui comme les autres langues pamiries prend sa source dans le perse ancien.  Les wakhis sont de confession ismaélienne, un courant minoritaire du chiisme. Cette branche minoritaire prône un Islam modéré et leur père spirituel est l'Aga Khan IV ou le 49e Imam, un homme richissime vivant en Suisse très actif dans le développement de la région (au travers de la Fondation Aga Khan).

     

    Historiquement, le Wakhan a pendant longtemps été un royaume autonome (les chinois, les tibétains et même Marco Polo y faisant référence) dirigé par un Mir auquel les communautés tant kirghizes que wakhis payait un tribu. Or, de nos jours, même si un grand nombre de ses membres est concentré en Afghanistan, dans le corridor du Wakhan - cette zone tampon de 350 km créée afin que les Empires russe et britannique ne soient pas en contact -, la communauté wakhi est éclatée entre l'Afghanistan, le Tadjikistan, le Pakistan et la Chine.

     

    Les Wakhis d'Afghanistan

     

    En ce qui nous concerne, nous étions attirés par la communauté wakhi dans son ensemble mais faute de temps, nous avons du choisir entre le côté tadjik ou afghan du Wakhan... Et c'est sans hésitation que l'authenticité du mode de vie des wakhis d'Afghanistan (dénué de l'influence du communisme), leur isolement et leur spécificités religieuses par rapport au reste du pays nous ont poussé à nous rendre du côté afghan de la rivière Panj...

     

    Ainsi, durant deux semaines, du 24 juin au 10 juillet, nous avons marché avec notre âne (« Bour », qui signifie « gris » en persan) à la rencontre des wakhis d'Afghanistan, d'Ishkashim jusqu'aux campements d'été du Grand Pamir (Pamir-e-Kalan).

     

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    Nous avons d'abord senti le « vrai » Afghanistan pendant une journée passée à Ishkashim, avec les femmes et leurs tchadors bleus faisant des emplettes dans la rue principale, ou les militaires passant en trombe dans leurs pickup aux couleurs de l'armée afghane.

     

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     Session photo d'identité pour le permis du Wakhan au bureau de Qurban, business man local

     

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     Policier validant notre permis pour le Wakhan, avec en fond le portrait de Massoud

     

    Puis, pendant la première semaine, c'est sur une route caillouteuse dans un milieu aride, avec à notre gauche la rivière Panj et sa rive tadjik, que nous avons remonté la partie basse de la vallée du Wakhan.

     

    Souvent, à notre droite, une source descendant des cimes enneigées des hauts sommets du massif de l'Hindu Kush afghan apparaissait. Elle donnait alors naissance dans la vallée à un village, véritable oasis de montagne composé d'habitations de terre beiges en pisé cachées au milieu d'arbres aux cimes élégantes, le tout entouré de champs cultivés et d'une multitude de canaux sinueux révélant un système d'irrigation complexe et méticuleusement entretenu. On pouvait aussi apercevoir parfois quelques arbres fruitiers, ou voir pousser des haricots ou des pois, mais c'est principalement de la culture du blé et du bétail que les communautés wakhis vivent dans cette région.

     

    Nous marchions tous les jours avec notre âne, dans les cailloux, le sable, la poussière et avec dans le dos le puissant vent du Wakhan (Bad-e-Wakhan) qui se lève en début d'après-midi. Nous étions souvent seuls pendant des heures avant de croiser un de ces village-oasis où nous faisions une halte. Les distances étant grandes dans le wakhan, nous demandions souvent aux wakhis le nombre d'heures restantes avant d'atteindre le prochain village, même si à notre allure tranquille, le temps indiqué se multipliait souvent par deux...

     

    Parfois, un wakhi nous rattrapait : à pied, avec ces grandes enjambées dont les afghans ont la fière réputation, son shalvar qamis gonflé par le vent et une unique sacoche noire en bandoulière ; ou bien à dos d'âne ou de cheval. Et alors nous faisions un bout de route ensemble, jusqu'au prochain village ou même plus loin, suivant la destination de chacun.

     

    Croiser ces autres voyageurs était pour nous une aubaine : nous pouvions discuter avec eux, les écouter ou contempler leurs tenues, leur façon de marcher ou de manier leur âne, et ils nous permettaient incontestablement d'accélérer notre marche. En effet, notre âne, à l'arrivée d'un de ses compères, se mettait à trotter à vive allure, ceci contrairement à son rythme habituel plutôt lent du à notre indulgence par rapport à ses maîtres ishkashimis.

     

    En fin d'après-midi, nous atteignons le village où nous passions la nuit et durant toute cette première étape du bas Wakhan, d'Ishkashim à Khandud, nous avons été accueillis comme « voyageurs », toujours avec le même rituel. Nous demandions où planter notre tente et après avoir trouvé un endroit propice dans le village, c'étaient toutes les générations qui se regroupaient autour de notre campement. Nous échangions alors grâce à notre persan (qui a nettement progressé depuis l'Iran), sur la vie des wakhis, l'Afghanistan, notre projet... On nous apportait toujours du pain, du thé et du yaourt, et parfois du riz avec quelques herbes fraîches en accompagnement. On nourrissait notre âne avec de l'avoine (djaou), qui était ensuite emmené pour la nuit au chaud dans une étable. Au petit matin, entre cinq et six heures, du pain chaud et du thé noir nous étaient apportés, puis notre âne était attelé avec son khardjin sur le dos (sacoches traditionnelles dans lequel nous mettions nos deux sac-à-dos) et nous reprenions la route.

     

    Cet accueil des voyageurs et des marchands itinérants est une tradition ancienne pour les wakhis, illustrant le fait que le corridor de Wakhan était l'un des itinéraires importants de la route de la soie. Elle se perpétue de nos jours du fait que l'immense majorité des trajets entre les villages, qui durent souvent plusieurs jours, se fait à pied ou à dos d'animal.

     

    Nous avons aussi passé quelques nuits chez l'habitant, notamment à Khandud, lorsque nous eûmes  besoin de reposer nos pieds trop douloureux, et nous avons pu découvrir l'organisation de la vie familiale dans ces maisons pamiries à l'architecture très particulière, avec ces immuables cinq piliers voués aux premiers Imams, Ali, Hassan, Hussein, Mohamed et Fatima. Les maisons étant le plus souvent dépourvues d'électricité et de fenêtres, la lumière naturelle tombe de ce plafond ouvert aux motifs si singuliers et se propage ensuite dans cette pièce unique où tout le monde vit et où tout se déroule, de la toilette matinale à la fabrication du pain.

     

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    Un demi kilo d'avoine pour Bour, son repas quotidien

     

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    Bour

     

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    Découverte de notre album photo, village de Wurgund-e-Bala

     

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    Toilette matinale

     

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    Salle de prière ismaélienne à Khandud

     

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    Contrôle des passeports au checkpoint de Qaila-e-Panja, par un policier finalement très sympathique

     

    Au bout de six jours de marche avec notre âne, nous étions arrivés à l'entrée du Haut-Wakhan, dans la capitale historique de la région, Qaila-e Panja, et nous décidâmes alors de continuer jusqu'au campements d'été wakhis, dans le Grand Pamir (Pamir-e-Kalan).

     

    En effet, comme nous l'avons mentionné plus haut, les wakhis vivent traditionnellement dans les villages se situant entre 2150 et 3250 mètres d'altitude dans le bas de vallée. Cependant, une partie d'entre eux (souvent les plus fortunés) migre sur les hauts plateaux du Pamir chaque été, de juin à octobre, pour faire paître leurs bêtes dans l'herbe grasse des pâturages d'altitude. Cette migration, appelée kuch dans la langue wakhi, est apparemment particulièrement impressionnante, des dizaines de villageois (hommes, femmes et enfants) gravissant les imposantes vallées à dos de yaks, avec leur troupeau et le nécessaire pour vivre cinq mois à plus de 4000 mètres. Durant cette période de mouvement estivale, les wakhis montent progressivement dans les pâturages à mesure que la neige se retire et inversement, redescendent lentement ensuite lorsque l'hiver arrive.

     

    De notre côté, nous nous sommes rendus dans deux campements, celui de Kund Thur (à 4150 mètres) et de San Katich (à 4400 mètres), après avoir laissé notre âne dans le village de Wuzed car les rivières étaient trop fortes pour qu'il puisse les traverser sans risquer d'être emporté (et nos affaires avec). C'est donc à dos de cheval que nous avons fait monter nos affaires jusqu'au col au dessus du village (le Kutel-e-Wuzed), à environ 4400 mètres, et à pied que nous avons ensuite marché d'un camp à l'autre avec nos sacs sur le dos.

     

    Dans le camp de Kund Thur, où nous sommes restés deux jours, nous avons planté notre tente à côté de la petite battisse de pierre destinée aux voyageurs de passage (notamment les afghans qui viennent d'Ishkashim jusqu'ici pour vendre des habits ou bien acheter des animaux), mais nous partagions nos repas sous la yourte de la famille de Chirghil, un wakhi du village de Sargaz avec qui nous avons lié connaissance. Pour ce qui est de la yourte (kherga en wakhi), c'est avec étonnement que nous avons constaté son utilisation par les wakhis dans leur campements estivaux. D'ailleurs, il paraît même que les kirghizes du Pamir Afghan viennent jusqu'ici pour les réparer, ce qui témoigne de l'influence culturelle et des échanges économiques existants entre les deux communautés.

     

    Notre passage dans ce camp nous aura aussi permis de voir en quoi cette longue pâture estivale des bêtes (chèvres, moutons, yaks et chevaux) permet la production de l'ensemble des produits laitiers qu'ils conserveront et consommeront minutieusement durant tout le rude et long hiver qui suivra ; et pour finir, de sentir l'énergie impressionnante de ces femmes toujours au travail à cette haute altitude, entre la traite, la cuisson du pain et des différents produits laitiers, la préparation du repas, et parfois même au milieu de tout ça, l'allaitement d'un nourrisson dans une yourte enfumée...

     

    Les Wakhis d'Afghanistan

    Wuzed, Haut-Wakhan

     

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    Après le passage du Kutel-e-Wuzed

     

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    Arrivée sur un des hauts pâturages du Pamir-e-Kalan

     

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    Le camp de Kund Thur au loin (au pied de la montagne)

     

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    A droite, Chirghil

     

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    Son fils Ajmal

     

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    Allaitement à plus de 4000 mètres

     

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    Les Wakhis d'Afghanistan 

    Tri des bêtes avant la traite

     

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    Marchand afghan itinérant venu à cheval

     

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    San Katich 

     

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    Vue sur l'Hindu Kush avec le Baba Tangi à 6513 mètres

     

    Les Wakhis d'Afghanistan

    Vue sur la vallée du Haut-Wakhan en redescendant des camps

     

    Une chose est sûre, notre temps aux côtés des wakhis fut très intense. La vie y est dure et nous étions face à un monde pur, intact, rude. Ce dernier, façonné par l'homme grâce à des techniques transmises de génération en génération et permettant son autosuffisance, est fascinant notamment en ce qu'il crée un lien entre les wakhis et leur environnement indissociable de leur culture. Leur nourriture est peu diversifiée et se compose uniquement de pain, de thé, de yaourt voire de riz pour les familles les plus aisées. Ces hommes et femmes, secs, aux visages tannés par le soleil et aux mains calleuses, ont cette démarche agile, légère et ce regard puissant qui impressionne. Et ces enfants, au regard souvent sauvage et aux joues brûlées par le soleil, vont en courant et avec le sourire à l'école la plus proche...

     

    Au final, il nous a fallu un certain temps pour cerner l'identité des wakhis, celle-ci se définissant par plusieurs cercles d'appartenance imbriqués, que l'on peut nommer qawm, et qui sont propres au fonctionnement de la société afghane.

     

    Selon nos impressions, ils se définissent d'abord comme wakhi et nous ont souvent parlé de leurs frères tadjiks de l'autre côté de la rivière, desquels ils sont séparés depuis plus d'un siècle. Selon eux, ils traversent parfois la frontière illégalement pour rendre visite à certains membres de leur famille. Les wakhis tadjiks quant à eux, se rendraient du côté afghan pour retrouver des pratiques agricoles ancestrales qu'ils auraient perdus du fait du communisme et de la guerre civile qui a sévi au Tadjikistan après la chute l'URSS.

     

    C'est ensuite la religion ismaélienne qui participe à la formation de leur identité. En effet, les ismaéliens forment une communauté unie sous l'action de leur Imam Aga Khan. Ce dernier est très présent dans la région, particulièrement dans le domaine de l'éducation. Les enfants wakhis ont accès à une éducation de qualité et les écoles sont mixtes, fait rare en Afghanistan, ce dont ils sont fiers. De même, Aga Khan aurait largement contribué à l'éradication de la culture du pavot dans le Wakhan qui dans le passé était contrôlée par des seigneurs de guerre locaux qui profitaient du trafic d'opium.

     

    Ils sont aussi attachés à leur identité pamirie et à la province historique du Badakhshan, ceci tant d'un point de vue culturel, notamment au travers de son héritage musical unique, de leurs lieux saints et de leurs légendes qui rappellent souvent l'importance de l'eau dans cette région.

     

    Et pour finir, les wakhis se sentent afghans. Mais au sein de la mosaïque ethnique afghane, ils sont du côté des tadjiks. Ainsi, les nombreux portraits du célèbre commandant de l'Alliance du Nord, Ahmad Shah Massoud, qui a su préserver la région du contrôle des talibans, témoignent du soutien qui lui est apporté.

     

    Mais aujourd'hui Massoud n'est plus, et les talibans sont aux portes du Wakhan, dans le district de Warduj, à quelques 50 km d'Ishkashim et de la frontière tadjik. La guerre n'est donc plus un spectre si lointain pour les wakhis et elle est dans tous les esprits. Cela ne les empêchent pas de clamer leur pacifisme, mais leur enclavement les préservera-t-il encore longtemps de la guerre ?

     

    A notre sens, il est clair que tant qu'Ishkashim, porte d'entrée du corridor du Wakhan, ne tombe pas, les wakhis en seront préservés et n'auront pas à prendre part au conflit. Et si on écoute les Ishkashimis, leur confiance dans le futur semble inébranlable : jamais les talibans ne prendront le contrôle de leur pays.

     

     

     


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