• Newroz à Hakkari

    Les Kurdes sont un peuple montagnard d'origine indo-européenne d'environ 35 millions de personnes vivant dans les zones montagneuses entre la Turquie, l'Irak, la Syrie et l'Iran. Le plus grand nombre vit en Turquie, où ils sont entre 12 et 15 millions.

     

    Peuple à part entière ayant joué un rôle important dans l'histoire de la région, un État leur avait été promis par les puissances occidentales vainqueurs lors de la division de l'Empire ottoman, à l'issue de la première guerre mondiale. Cependant, cette promesse n'a pas été tenue: le partage du moyen-orient, effectué en fonction des intérêts politiques et économiques de la France et de l'Angleterre, l'a été au détriment des kurdes qui se sont retrouvés divisés dans quatre États différents.

     

    Depuis, la question kurde n'est toujours pas réglée, notamment en Turquie où un conflit oppose depuis trente ans le gouvernement au parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Malgré plusieurs tentatives de construction d'une nation kurde dans la région, ils sont aujourd'hui le plus grand peuple au monde sans État, et peuvent être considérés comme une minorité dans les différents territoires où ils vivent.

     

    Lors de notre passage dans la partie kurde de Turquie, il s'est avéré que la fête la plus importante de l'année, Newroz, avait lieu, et nous tenions à y participer.

     

    Newroz, qui signifie «nouveau jour» en persan, est une fête d'origine zoroastrienne célébrée depuis plus de 3000 ans par les peuples persans (notamment les iraniens et les tadjiks) et turciques (entre autres les ouzbeks, kirghizes et ouïghours) au moment de l'équinoxe de printemps.

     

    Si Newroz est initialement liée à la nature, sa célébration par les kurdes a pris avec le temps une coloration particulière, la différenciant sensiblement de la manière dont elle est fêtée dans d'autres pays, donnant ainsi naissance à une fête proprement « kurde ».

     

    Face à la volonté d'anéantissement de la culture kurde par la Turquie, Newroz fut utilisée par les mouvements nationalistes comme outil idéologique à des fins de construction de l'identité kurde. Elle est devenue une manifestation de la résistance kurde et prend sa source dans la légende de Kawa – qui figure dans le Shahnameh  – et dans laquelle Kawa le forgeron met fin au règne du tyran Dahhak et libère le peuple kurde réfugié dans les montagnes . Or, alors que le Shahnameh mentionne Newroz mais ne lie pas cette dernière à la légende de Kawa, les kurdes ont, quant à eux, mêlé la fête du printemps à leur mythique libération.

     

    Ainsi, cette union d'un symbole mythologique avec le printemps conduit à un intéressant mélange entre célébration du cycle de la nature et revendication politique et identitaire.

     

    Souhaitant vivre Newroz dans les montagnes, nous avons sollicité des personnes connaissant bien la région. Suite à leurs conseils (nous les remercions encore), notre choix s'est arrêté sur Hakkari (en kurde Cidlemerik, les noms de villes kurdes ayant été interdits et changés par une loi de 1983), située au cœur du Taurus oriental, dans l'imposant et sauvage massif du Cilo Dâg. Bien que la région soit historiquement un terrain d'affrontement entre le gouvernement turc et le PKK, le processus de paix d'Imrali en cours laissait penser que c'était le bon moment pour s'y rendre.

     

    Newroz étant prévu pour le lundi 18 mars 2013, nous avions le temps d'arriver sur les lieux en partant d'Istanbul le vendredi matin. Juste avant le départ, à la gare routière, on nous a dit cette phrase que nous avons pu entendre à d'autres occasions et qui laisse à notre sens transparaître une peur et une méconnaissance de l'Autre : « Where you go, dangerous. Don't talk to people ».

     

    Après 28 heures de bus, nous sommes arrivés à Hakkari le samedi 16 en début de soirée. Sans trop de difficulté et avec pas de mal de chance, nous avons trouvé une chambre bon marché dans « la résidence des professeurs » grâce à Fikret, le manager de la « markez pensiyon », qui nous a offert le petit déjeuner et le dîner pendant notre séjour à Hakkari. Ces deux établissements logent des jeunes travailleurs (professeurs et ingénieurs principalement) qui, en fonction de leurs résultats aux examens, peuvent être ''obligés'' de venir participer au développement des régions kurdes du sud-est. En effet, ces jeunes, qui rêvent tous d'Istanbul, ne sont pas ravis de venir travailler pour deux ou trois années dans cette ville, selon eux, ''dangereuse et perdue au milieu des montagnes''.

     

    Nous avons passé la matinée du dimanche 17 au chaud, une tempête de neige faisant rage à l'extérieur, puis, dans l'après-midi, nous nous sommes baladés dans les rues et les hauteurs de la ville, à prendre la température et faire remarquer notre présence aux habitants.

     

    Le lendemain, enfin !, avait lieu les festivités de Newroz, sur un terrain en contrebas de la ville. Après une fouille pour tout le monde, et deux contrôles d'identités rien que pour nous, les services de sécurité nous ont laissé circuler. Ce fut une journée magnifique. Malgré un passage de la neige bref mais conséquent (quand il neige à Hakkari, il neige!) – ce qui a mécontenté un peu les participants présents pour célébrer le début du printemps (mais ne les a pas empêchés de danser et de chanter) – le beau temps était au rendez-vous. Nous nous sommes laissés enivrés par les couleurs, les danses, les chants, et l'exaltation de la fête (voir les photos ci-dessous). Nous avons aussi été très sollicités : non seulement le tiers des personnes présentent voulaient leur portrait en habits de fête, mais surtout, les deux autres tiers le souhaitait avec nous sur leurs portables... et nous nous sommes volontiers laissés prendre au jeu !

     

    La politique était bien présente avec des drapeaux aux couleurs du Kurdistan, des portraits du leader du PKK toujours emprisonné (Abdullah Oçälan, qu'ils appellent affectueusement « Apo »), et des discours et slogans lancés de la tribune (que malheureusement nous ne pouvions pas comprendre). Étaient aussi présentes des pancartes avec les photos des trois militantes kurdes assassinées à Paris début janvier, dont tout le monde nous parle, montrant à la fois l'émoi que cette tragédie a suscité au sein de la communauté kurde et le rôle très important des femmes au sein de cette dernière.

     

    Lorsque les festivités sont interdites (ce qui a été le cas été pendant de nombreuses années), la célébration de Newroz peut conduire à des violences entre les forces de l'ordre et les participants. Mais cette année, tout s'est bien déroulé, la fête étant autorisée et les négociations en cours laissant entrevoir une paix attendue par la grande majorité de la population.

     

    Finalement, cette fête kurde est effectivement un moment où les kurdes se réunissent et revendiquent fièrement leur liberté et leur kurdicité en arborant leurs couleurs : le jaune, le rouge et le vert. Mais à la question « qu'est-ce que Newroz pour vous ?», la réponse fut d'abord une fête colorée où l'on célèbre le printemps, où l'on danse et où les femmes mettent leurs plus beaux effets.

     

     

    Newroz à Hakkari

     

     

    Newroz à Hakkari

     

     

    Newroz à Hakkari

     

     

    Newroz à Hakkari

     

     

    Newroz à Hakkari

     

     

    Newroz à Hakkari

     

    Newroz à Hakkari

     

     

    Newroz à Hakkari

     

     

    Newroz à Hakkari

     

     

    Newroz à Hakkari

     

     

    Newroz à Hakkari

     

     

    Newroz à Hakkari

     

    Petit clin d'oeil à l'évolution que peut prendre la fête du printemps  :

    La fête de Pâques qui était à l'origine une fête du printemps païenne symbolisant la fin de l'hiver, est devenue une fête religieuse ... puis un week-end férié où nous cachons dans nos jardins les oeufs et les cloches de pâques pour nos enfants...

     


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