• Alors que nous avions prévu d'être prêts pour le départ samedi 2 mars àprendre la route sans avoir ________________________________________________________________________________________________ 10 heures, il ne fut pas si facile de décoller, de quitter l'hostel de Galdim où nous nous sentions comme chez nous et de reprendre la route sans avoir pris de décision sur notre destination. Devions-nous aller directement à Tirana en stop pour ensuite rejoindre Istanbul ou bien passer par cette fameuse Gora albanaise que nous n’avions pu atteindre quelques jours auparavant?

    Le hasard faisant bien les choses, nous avons rencontré Nathalie, une journaliste freelance qui travaille sur le soufisme (musulmans ayant une pratique mystique de l’Islam, et sur lesquels nous aurons probablement l’occasion de revenir par la suite), alors que nous entamions notre petit-déjeuner (voir son blog ici).

    Cet échange nous a redonné confiance en notre projet et nous a poussé à terminer ce que nous avions entrepris, à savoir s'aventurer dans les montagnes de l'autre côté de la frontière et rencontrer les Gorani d'Albanie...

    Nous sommes donc partis à pied pour sortir de la ville et faire du stop vers 13 heures. Une heure plus tard, un bus collectif s'arrêtait, nous proposait de nous déposer sur la route entre Prizren et Kukes pour 2 euros 50 par personne, ce que nous avons accepté sans hésiter. Nous avons ensuite passé la frontière sans aucune difficulté, sans tampon d'entrée ou de sortie sur nos passeports (nous faisant regretter un court instant notre décision de ne pas avoir tenté de passer la frontière quelques jours auparavant) et nous nous sommes fait déposer sur le bord de l'autoroute, au pied des montagnes du Sharr Albanais. Les éléments semblaient décidément en notre faveur et la journée s’annonçait bien.  

    Nous nous souviendrons de notre montée dans la Gora: à la fois folklorique, avec ces deux femmes albanaises joviales nous ayant pris dans leur Mercedes pour seulement quelques centaines de mètres, et cet homme, seul, au travail, qui avançait doucement au fur et à mesure qu'il écartait les quelques gravas sur la route avec son balai; et magique,  avec ces montagnes tombant à pic dans une vallée encaissée, dans laquelle il n'y avait quasiment aucune activité humaine à part quelques camions et pelleteuses pour construire la nouvelle route devant relier la Gora albanaise à la civilisation.  

    La chance nous a ensuite sourit lorsque ces deux ouvriers travaillant à la construction de la route nous ont proposé de nous avancer avec leur pickup alors que nous marchions lentement vers la route de terre qui monte aux premiers villages gorani. La route non goudronnée et accidentée donnant directement sur le fond de la vallée était plutôt impressionnante, mais notre conducteur étant confiant, nous l'étions aussi.

    Ils nous ont déposés au village gorani d'Orechkë, duquel nous avons continué à pied en direction du village de Borje. Lorsque nous avons traversé le village, nous fûmes saisis par le contraste entre les villages kosovars plutôt modernes que nous avions visité de l'autre côté de la frontière, et ce village albanais aux maisons traditionnelles couvertes de toits de chaume ou d’ardoise

     

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

    Entrée de la vallée menant à la Gora

     

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

    L'une des albanaises nous ayant pris en stop et sa Mecedes immatriculée en Italie

     

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

    Vue du 4x4 des ouvriers, avec à droite le début de la piste menant dans la Gora

     

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

    L'entrée du village d'Orechkë

     

    A la tombée de la nuit, vers 18 heures, nous sommes arrivés à Borje après deux heures de marche. Nous sommes entrés dans le premier café et, à peine assis, nous avons commencé à discuter avec deux jeunes professeurs d’anglais (dans nos âges), Alfonso et Djelbrim. Le lien se fit instantanément et ils deviendront par la suite nos amis. Tout comme Ouran, le tenancier du café, et sa famille, qui nous ont généreusement offert un toit durant l'intégralité de notre séjour à Borje.

    Le lendemain matin, nous avons accompagné Alfonso et son frère qui se rendaient au Kosovo, à Globocica (le fameux village auquel nous faisons référence dans notre dernier billet et juste après lequel nous pensions traverser la frontière), pour labourer sa petite parcelle de terre et semer quelques graines, le printemps commençant courant mars dans ces montagnes du sud.

    En effet, comme nous vous l’avions expliqué dans le billet précédent, les locaux peuvent traverser la frontière entre la Gora du Kosovo et d’Albanie, même si en pratique, les gorani du Kosovo ne la traverse que très rarement. En revanche les gorani d'Albanie se rendent beaucoup plus souvent du côté Kosovare, les salaires y étant plus élévés et le travail plus facile à trouver. Nous avons par ailleurs appris que cette libre circulation des gorani n'existe que depuis la guerre de 1999 et qu'elle est géographiquement limitée à la Gora. Mais malgré leur proposition de les suivre, nous les avons laissés au passage de la frontière, ne voulant pas nous attirer les ennuis que nous avions pris soin d’éviter quelques jours auparavant.

    Nous sommes ensuite revenus vers le village où nous avons passé la journée à marcher, prendre des photos, discuter avec les habitants, visiter l’école primaire et faire de la balançoire avec les jeunes qui profitaient du dimanche et du soleil printanier. Les relations hommes-femmes étant beaucoup plus libres de ce côté de la Gora, il a été très agréable de pouvoir davantage échanger avec les femmes. La période communiste subit par les albanais et les gorani, semble ainsi avoir ancré des moeurs plus libérales dans leur vie quotidienne. La soirée (comme celles qui suivirent), se passa ensuite au café de la famille d'Ouran, autour d’une partie de rami et de quelques bières.

    Lundi 4 mars, à 7 heures du matin, nous sommes partis à pied de Borje, avec Djelbrim, Alfonso, et les soixante élèves du village, pour nous rendre au collège-lycée de Shishtevec (qui est le village de la Gora albanaise où se situent les services administratifs de la commune). Le trajet dure deux heures, à l’aller comme au retour, à travers les montagnes. Les collégiens et lycéens, ainsi que leurs professeurs, le font tous les jours, et même s'ils sont courageux et qu’ils s’y rendent en été comme en hiver, autant vous dire qu’ils arrivent fatigués à l’école et qu’il est dur pour tout le monde de travailler…

    C’est la raison pour laquelle les habitants espèrent la construction d’une école à Borje. Cependant, la construction d'un tel établissement dépend de la volonté des hommes politiques albanais, qui n'hésitent à faire des promesses en période électorale et à acheter les voix des électeurs gorani au sens propre du terme selon les dires de certains (ce qui n'est pas étonnant, l’Albanie étant considéré comme le pays le plus corrompu d’Europe). Les élections législatives albanaises approchant, nous serions d'ailleurs bien restés pour vérifier cela en pratique.

    Tout comme du côté Kosovar, les gorani albanais font souvent référence au passeport bulgare et à l'Europe de l'Ouest, où ils rêvent d’aller travailler. Toutefois, ils nous ont semblé moins pressés par l'idée de quitter leur région à tout prix, ceci peut être parce qu'il est plus facile de cultiver la terre de leur côté. On a d'ailleurs pu constater que Borje se vide moins de ses forces vives que d’autres villages (voir série photo ci-dessous sur les jeunes de Borje).

    Bien qu’ils aient été albanisés et qu'en conséquence leur « slavité » soit moins affirmée que les gorani du Kosovo, les gorani d’Albanie sont également très attachés à leur identité et à leurs traditions. Ils aiment discuter et débattre de leurs origines (très incertaines), et c’est d’ailleurs sur ses notes que nous avons quitté nos amis et la Gora mardi au petit matin, après une longue nuit blanche à échanger dans le café d’Ouran… 

    Ainsi, et contrairement à ce que nous avions pu lire, il nous semble évident que les gorani ne sont pas prêts de disparaître… et que même si certains partent travailler à l’Ouest, ils reviendront toujours l’été pour voir leur famille, trouver l’amour de leur vie et savourer leurs montagnes.   

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

    Alphonse partant avec son cheval vers son champ, avec au fond le Kosovo et Globociça

     

    Session balançoire...

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

     

     

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

    Départ à l'école par la montagne

     

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

    Classe du collège-lycée de Shishteveç

     

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

    Shishteveç et en fond Novoseje

     

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

    Alphonso

     

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

    Djelbrim

     

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

    Borje

     

    De l'autre côté de la frontière: les gorani d'Albanie

    Mardi au petit matin dans le café habituel, avec Ouran derrière le bar toujours sourire et Alphonso un peu fatigué après une longue nuit

     

    Vous pouvez imaginer que si nous avions dû quitter les Balkans sans passer par la Gora albanaise, s'eut été avec le sentiment qu’il manquait une pièce à notre puzzle. Non seulement nous avons passé trois jours inoubliables dans le village de Borje et nous nous y sommes faits des amis, mais notre impression quant à l’omniprésence de la question ethnique et du rapport majorité/minorité dans les Balkans s’est confirmée chez les gorani d’Albanie.

    En effet, malgré l’impression d’une certaine coexistence pacifique, le nationalisme fait encore des ravages et de vives tensions entre les communautés albanaises et slaves existent toujours. Pour ce qui est des gorani, ils semblent toujours faire l’objet de discriminations de la part de la majorité, à savoir les Albanais du Kosovo et d’Albanie, ce qui participent à leur enclavement dans les montagnes du Shar.

    S'ils ont pu être albanisés depuis la création de l’Etat albanais au début du XXème siècle (principalement à travers l'apprentissage de l'albanais dès le plus jeune âge), reste que le sentiment des gorani d'Albanie d'appartenir à une minorité ne diminue pas pour autant; et bien qu’ils n’écrivent pas forcément dans leur langue, ils perpétuent au moins leurs traditions oralement.

    Notre passage dans les Balkans se termine donc et cette découverte d'un monde si riche et complexe à l'intérieur même de l'Europe fut particulièrement intense. Nous y reviendrons, inch'allah!

     La suite : après un court passage à Tirana, la capitale albanaise, en descendant de la Gora, nous sommes arrivés le vendredi 8 mars à Istanbul, ville au carrefour de l’Orient et de l’Occident. Nous allons y rester le temps nécessaires à la préparation de notre prochaine étape au Kurdistan.

    A bientôt !

     

     

     

     


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